Fouilles archéologiques d’un texte
Alexander Androv
Traduit du bulgare · Археологически разкопки на текст
Texte :
« Peut-être est-ce surtout quand je vole que je me sens “chez moi”… »
Julia Kristeva
(réplique d’une conversation après la présentation d’un de ses livres)
Fouilles archéologiques du texte :
Couche 1
« Peut-être… »
Couche 2
Je ne me souviens pas de ses mots exacts. Je n’ai rendu que le sens de ce qu’elle a dit.
Couche 3
À partir de cette couche la numérotation disparaît, car l’ordre descendant a été bouleversé par des cas de force majeure et des rencontres rapprochées de 3e, 4e et 5e… classe.
Couche sans numéro ni classification
La surface du texte est lisse et impénétrable. Les traces d’engobe sont bien conservées, dans le sens comme dans la forme. La forme n’est toujours pas claire. Comme il s’agissait d’une phrase prononcée, je ne l’appellerais même pas une « phrase ». Je suis certain qu’elle a été dite sans être façonnée en phrase. Ou du moins pas de la manière dont elle « écrit » ses phrases. Arrêtons-nous à la forme : « énoncé dit, dont il n’est pas certain qu’il ait été conçu comme une phrase, mais que, puisque d’un commun accord nous enfermons nos propos dans des phrases (pour la clarté, l’intelligibilité et autres nuances du conformisme), nous appelons du nom de phrase, sans connaître l’intention ni la volonté de l’auteur. » Voilà que c’est devenu compliqué. C’est pourquoi j’ai dit au début que la forme n’était pas élucidée. Elle ne le sera pas.
Couche dans laquelle vous pouvez envelopper le treizième chiot de la portée pour qu’il ne gèle pas, puisqu’il n’y a plus de place pour lui sur le ventre de sa mère
Rien ne nous empêche d’écorcher une brebis et d’envelopper le chiot de deux semaines dans la peau encore humide de sang. Puis de le nourrir une semaine encore, jour et nuit, d’un doigt trempé mille fois dans le yaourt et glissé dans sa petite bouche insatiable. Non que nous remplacions la tétée. Le chiot survivra, voilà tout. Julia Kristeva, bien sûr, ne vit pas en Bulgarie en ce moment. Mais enfin, elle voyage beaucoup.
Couche dans laquelle fut découverte la boîte noire du vol pendant lequel on peut se sentir « chez soi »
Outre la boîte noire, on y a trouvé de nombreux objets de l’âge du fer tardif. Du très tardif âge du fer. Du presque plastique âge du fer tardif. Ils ne présentent aucun intérêt, mais ce sont des trouvailles. On ne les a pas jetés. Ils sont dans des caisses en bois. Ils ont justifié la présence de 5 assistants pendant le dégagement des différentes couches. Chacun d’eux s’efforçait de trouver des ressemblances entre les travaux du professeur Velizar Velkov, de Maro Dimitrov et d’autres sommités reconnues de l’archéologie nationale. Au bout du compte, ils n’ont appris qu’une chose : quand une phrase a été gravée sur une stèle il y a plus de 2 500 ans, on la lit plus facilement si l’on jette un peu d’eau sur la stèle. Les lettres ressortent.
Le contenu de la boîte noire n’a pas été inventorié. La boîte noire de ce vol n’a pas été écoutée. Elle a été rendue à l’autrice. L’autrice n’a pas insisté pour cela. Question d’éducation.
Notes explicatives, abréviations, index nominal, index anonyme, index majeur, index auriculaire, répertoire des khans et hôtels bulgares :
Les fouilles ont été menées selon la méthode de l’excavation aléatoire, du fouillis dans la poussière, des longues stations à l’ombre de la bâche, de l’inachèvement de la réflexion, de l’intuition, des trouvailles fortuites, du mélange des trouvailles avec des trouvailles d’autres textes, de la datation et de la numérotation des caisses de limonade, de menthe, de mastika et des prévisions de nuages suspendus près de Kamen Bryag, et pas n’importe quels nuages, mais des nuages tels qu’on en a mal à la gorge d’univocité.