Alexander Androv
Prose

Conseil indien

Alexander Androv

Première publication: 20.03.2012 · Photo: wirestock / Freepik

Traduit du bulgare · Индиански съвет

I. Les préparatifs du Grand Conseil

Au sommet, le vieux poste de guet était perché comme un nid abandonné. Pas un seul guerrier apache ne s’y montrait. Le poste était désert à cause du Grand Conseil.

Tous les chefs se rassemblaient, tous les hommes et toutes les femmes qui avaient prouvé, au fil des longs hivers de misère, qu’ils possédaient au moins une goutte de sagesse. Les autres se rassemblaient aussi : qui pour jouir du spectacle, qui pour calculer comment sauver sa peau si le Conseil décidait quelque chose de fâcheux pour lui personnellement…

Sur la grande prairie régnait déjà une agitation nerveuse. Les gens couraient en tous sens. Certains emmenaient les chevaux plus loin du village et se hâtaient de revenir, d’autres disposaient les peaux de bison sur lesquelles s’assiéraient les chefs. Dans les bols de lait de jument alignés, des bulles crevaient à la surface du liquide blanc. De temps à autre, un enfant en renversait un de ses petits pieds turbulents avant que sa mère ait pu l’attraper et l’entraîner loin de la prairie du conseil.

Sur cette prairie, depuis des centaines d’années, se décidait le sort des Apaches des Territoires du Sud-Ouest. Au fil des siècles, ces territoires avaient bien des fois changé de frontières. Parfois, après de lourdes défaites, la prairie s’était retrouvée aux confins des terres des Apaches du Sud-Ouest ; parfois, après une glorieuse victoire, s’étendaient d’elle jusqu’aux frontières des milliers de miles d’herbe grasse et de ruisseaux limpides descendus des montagnes. Les Apaches du Sud-Ouest étaient un peuple fier. Ils naissaient normaux. Puis, à l’école des chamanes, on leur lavait le cerveau et ils devenaient des Apaches Fiers. On insistait davantage sur la fierté que sur, disons, les mathématiques. Les chamanes-instituteurs, par maladresse ou pour quelque raison connue d’eux seuls, rangeaient l’orgueil parmi les vertus. Bien que la plupart des Apaches eussent embrassé le christianisme depuis longtemps, personne, visiblement, ne s’était donné la peine de remarquer que, selon la religion nouvellement adoptée, l’orgueil est un péché… Ainsi les jeunes Apaches vivaient fièrement leur conscience apache, chevauchaient librement leurs voitures neuves, dressaient leurs tentes apaches traditionnelles qu’ils remplissaient fièrement de toutes sortes d’objets inutiles mais prestigieux, tandis que les Apaches femmes s’orientaient dans la vie d’après l’éclat des voitures et la taille des tentes. Et choisissaient les pères de leurs enfants selon ces mêmes repères… La vie s’écoulait normalement. Les chamanes et les chefs vivaient plutôt à part. Ils avaient leurs joies et leurs soucis, et changer le statu quo était bien le cadet de leurs soucis. D’ailleurs… qu’avait-il donc de mal, ce statu quo ?

Or voilà qu’une vingtaine d’années plus tôt, des changements plus considérables étaient survenus dans la vie des Apaches du Sud-Ouest. Pour une raison ou pour une autre, l’administration de leur réserve était passée des mains du Gouverneur régional de La Nouvelle-Orléans sous l’autorité directe des « Tuniques bleues » de Washington. Avec le Gouverneur régional de La Nouvelle-Orléans, les Apaches s’en tiraient sans le moindre problème. Tous les deux ans, ils lui témoignaient leur respect. Ils payaient leurs impôts, et il les laissait vivre à leur guise. De temps en temps, le gouverneur visitait la réserve et on lui réservait un accueil fastueux, vêtus des habits de cuir d’autrefois et parés de plumes et de dents d’animaux. Il n’y avait qu’une restriction. Les Apaches n’avaient pas le droit de voyager au nord de la Rivière-Mère. Ni de s’y établir, ni d’y travailler. Or chacun savait qu’au nord de la rivière on pouvait gagner plus d’argent, ce qui se reflétait directement sur l’éclat de la voiture et l’allure de la tente. Et, tout aussi directement, sur le choix des Apaches femmes. Aussi, longtemps, la Rivière-Mère fut-elle pour les Apaches comme la frontière de la Terre promise. Toutes sortes de légendes couraient sur ceux de la tribu qui avaient réussi à la franchir. Par les paisibles soirées d’été, près de la fumée qui montait en volutes des feux de camp, les Apaches — leurs voitures rutilantes garées non loin, réunis pour écouter de belles histoires et danser autour du feu — se racontaient le destin de ces frères. L’un d’eux commençait : Patte-Droite est revenu en cachette et a rapporté à sa mère plein de belles perles blanches. La voilà, tenez. Elle est assise et les exhibe devant les autres femmes en gardant un silence mystérieux. Elle ne dit pas d’où elles viennent, mais c’est clair. Elles ne peuvent venir de nulle part ailleurs… Et Mustang-Jaune a envoyé une lettre à sa femme. On raconte qu’il a trouvé le moyen de lui faire passer la rivière pour qu’ils vivent de nouveau ensemble… De l’autre côté. Et tous jetaient des regards furtifs alentour pour voir si quelque chamane ou quelque chef ne passait pas par là, qui pourrait les punir pour ces histoires. Bien que les chamanes et les chefs, eux aussi, aimassent en secret ces histoires. La curiosité ne souffre pas d’interdits…

Mais ces dernières années, la situation avait changé. Les « Tuniques bleues » de Washington avaient permis aux Apaches d’aller où bon leur semblait. Et les Apaches, après les premières réjouissances autour du feu, étaient partis. Et comment ils étaient partis… Si bien partis qu’ils en avaient tout à fait oublié de revenir. Dans les villages étaient restés des milliers d’Apaches âgés qui se rendaient chaque mois au relais de poste pour toucher l’argent que leur envoyaient les jeunes afin qu’ils ne meurent pas de faim — car, les jeunes partis, il ne restait presque personne dans tout le Territoire du Sud-Ouest pour produire quoi que ce soit. Et les vieux seraient morts de faim si les jeunes n’avaient pas dûment approvisionné le relais de poste de l’argent qu’ils gagnaient au nord de la Rivière-Mère.

Et c’était là, aujourd’hui, la principale raison du Grand Conseil qui s’annonçait. Bien sûr, on débattrait aussi de quelques menus amendements à la loi de la tribu touchant les règles d’attribution des terres pour les voies ferrées et les gazoducs, mais cela restait en quelque sorte à l’arrière-plan.

La sagesse des chefs et des chamanes suffisait tout de même pour qu’ils sentent que les choses ne pouvaient durer ainsi éternellement, et qu’il était fort probable que les jeunes ne reviennent jamais. Ce qui signifiait que les Apaches des Territoires du Sud-Ouest étaient voués à leur perte. Non pas un à un, mais en tant qu’Apaches…

Sur les peaux, au milieu de la grande prairie du conseil, les plus influents et les plus sages des Apaches du Sud-Ouest commençaient déjà à prendre place. Avec un soupir, ils repliaient leurs jambes, redressaient le dos et allumaient leurs longues pipes, le regard perdu dans l’infini de la prairie. Par ce regard, ils voulaient montrer à tous qu’ils étaient capables de trouver une réponse aux maux suspendus sur la tribu.

À l’une des lisières de la prairie, trois des plus jeunes soufflèrent dans les grandes cornes de bison. Le Conseil commençait…