Agneau à la haïdouk
Alexander Androv
Traduit du bulgare · Агне по хайдушки
1.
Bien souvent, avant de m'endormir, je me mets à lire quelque chose de lourd et d'indigeste.
Cela m'aide vite, et pour la digestion, et pour le sommeil.
Hier soir encore, j'avais ouvert un mince petit volume de Maxime le Confesseur. Mince, ça, il l'était — pour être mince, il était mince. à peine une centaine de pages, mais comme ce Confesseur est difficile à traduire, presque incompréhensible même, j'avais ouvert le volume dans l'original. Cela n'avait fait que renforcer l'effet soporifique, comme si j'avais remué un peu de menthe et un zeste de citron dans une cruche de Valium et que je l'avais vidée d'un seul trait. Vous voyez le genre ? Une de ces lampées à la haïdouk, où ça vous coule dans la barbe et où l'on entend un drôle de glouglou entre deux gorgées. Ainsi donc, je ne cédai point aux défis intellectuels du Confesseur, que je respecte profondément et qui, depuis neuf ou dix siècles, ne se souciait plus guère de savoir si quelqu'un s'endormait sur ses pages ou parvenait à en enfiler quelque chose sur le fil de ses propres raisonnements. J'étais hélas parfaitement immunisé contre son style élevé et son expression obscure. Je perdais le fil dès la troisième phrase, et comme je revenais à la première, puis par la deuxième à la troisième, et encore et encore... j'obtenais vite l'effet du comptage de moutons. Vous connaissez... Oui. Rien d'inquiétant là-dedans, d'ailleurs. C'est tout ce qui m'avait été donné, ou tout ce que j'avais su prendre... De la nature ou du Seigneur, de l'école, des amis, de la maison... Il y a des livres qui sont au-dessus de vos forces. Ça ne marche pas. Les gens disent souvent de ces livres récalcitrants : « Bof, celui-là, je n'ai jamais réussi à m'y intéresser... » Pas de honte à avoir. Je me console à l'idée qu'ils n'ont pas été écrits pour mon cerveau. Ils ne l'intéressent pas, voilà tout. C'est la vie. Comme l'aurait dit Einstein — corrigez-moi si je me trompe — « Tout le monde croit en mes travaux, mais moi je ne crois qu'en Peter Deunov ». Moi pareil. Tout le monde boit deux verres de vin après quelques alcools plus forts, et moi je lis Maxime le Confesseur et je le fais sauter la haie comme un jeune chevreau. C'est la vie. C'est la vie. C'est la v...
Je fus tiré de ma douce torpeur par la sonnerie du téléphone fixe. Drôle d'affaire. Je ne l'avais pas entendu sonner depuis plus d'un mois. Qui, de nos jours, se sert du fixe à onze heures du soir ? J'y vis un manque de respect envers moi et envers la brebis capricieuse que je lisais. Naturellement, je décrochai vite, plutôt en signe de détermination. J'entendis mon propre timbre bougon, avec ces fibres métalliques dans la voix qu'on a pendant les dix premières minutes après le réveil. J'y ajoutai même une respiration un peu saccadée.
— Oui ? —
— Tu dormais ? Je ne t'ai pas réveillé, au moins ?
— Qui est à l'appareil ?
— Mitko, c'est moi, voyons. Tu ne me reconnais pas.
— Je n'arrive pas trop à...
— C'est Petar. Salut. Désolé d'appeler un peu tard, mais je voulais te demander si tu avais deux jours la semaine prochaine pour te balader avec ma tante dans le Balkan ? Tu vois qui c'est ? L'ethnologue.
La tante de Petar, l'ethnologue, était l'une des plus célèbres tantes de Petar et des plus célèbres ethnologues à la fois. Le monde entier de l'ethnologie s'endormait avec son nom aux lèvres. Et non pas comme moi, avec des brebis de la pensée orthodoxe mortes au onzième siècle. Le moment était donc venu de répondre quelque chose, car Petar s'était tu depuis plus d'une demi-minute. Mais il ne posait pas de questions idiotes du genre « Mitko, tu m'entends ? Tu es toujours là »... Il avait compris que j'étais là, qu'il m'avait réveillé, que je ne savais pas du tout de quoi il parlait, et maintenant il savourait la chose de la façon la plus diabolique. Il imaginait ma tête endormie cherchant un sens quelconque dans sa tante.
— C'est quand, ça ? Quand on n'a rien à demander, on peut toujours glisser une question de ce genre.
— Eh bien, elle arrive mardi prochain...
— Et on est quel jour, aujourd'hui ? — continuai-je à gagner du temps. Peine perdue...
— Écoute, Mitak, ma tante arrive dans trois jours. Elle atterrit, boit un café et s'envole pour le monastère de Glojéné et les villages alentour. Si le cœur t'en dit de t'envoler avec elle — envole-toi, et ne me fais pas le coup du type endormi.
Petar était physicien. Peut-être même un bon physicien. Mais c'était avant. Depuis quelques années, mon ami était plutôt chimiste, dans une certaine mesure biochimiste, et à partir d'un certain point tout bonnement biologiste. Il s'occupait des problèmes de la fermentation et de leur application à la distillation des liquides à forte teneur en alcool... N'allez pas vous imaginer des choses ! Il s'en occupait de façon parfaitement professionnelle. Je n'ai jamais surpris Petar à boire un ou deux petits verres. Personne n'a jamais déchaîné son esprit scientifique en descendant deux petites rakias. Si vous connaissez une telle personne — je ravale mes paroles sur-le-champ. Mais Petar ne ferait jamais une chose pareille à ses rakias. Ravaler ses rakias ? Petar ? Pas lui. Je vous assure — un vrai savant.
— Eh bien, l'ethnologie... ça m'intéresse...
— Tu vois ? Il me sembla percevoir une légère ironie dans les inflexions de sa voix. — La situation est la suivante. Mardi, tu la récupères à l'aéroport. Numéro de vol, heure d'atterrissage, terminal-machinal — je ne sais pas. Débrouille-toi. En tout cas, elle arrive de Munich. S'il y a plus d'un vol en provenance de Munich mardi — l'attente risque de se prolonger. Je te souhaite que l'un atterrisse à huit heures du matin et l'autre à 12 h 00, à midi. Comme ça, tu n'auras même pas le temps de bouger de l'aéroport. Tu devines avec qui elle va arriver ?
— Allez, ne sois pas vache...
— Je ne te cherche pas du tout. Je n'arrive pas à ouvrir ma bière avec le combiné du téléphone, ça fait plusieurs minutes que je m'escrime et je m'énerve.
— Je vois. Essaie avec un décapsuleur...
— Impossible. Le téléphone a un fil...
— Tu ne peux pas aller chercher le décapsuleur ?
— Non, non. Je n'arrive pas à bien attraper la capsule. Le fil me gêne...
À ce moment-là, une envie de dormir infernale me reprit, et je me mis péniblement à rassembler quelques informations décousues sur la tante de Petar... Elles étaient décousues... Très décousues.
— Petar, comment s'appelait ta tante, au juste ?
— Ma tante ? Elle s'est mise à signer Ania Popoff. Avec deux f à la fin, figure-toi. Je lui ai proposé, tant qu'à jouer « la Slave David-off », de se rebaptiser au moins « Pop off », comme ça elle afficherait enfin une prise de position... Tu sais comment elle est, non ? Elle ne fait que se moquer de moi. Mais je me suis dit qu'elle pourrait t'intéresser. Elle va faire une étude sur les coutumes et les rites de la Saint-Georges. Chez les Bulgares, chez les Tsiganes, et je ne sais qui encore elle dénichera sur les rochers. Et tes reportages sur les Juifs ashkénazes étaient drôlement intéressants, alors j'ai fait deux plus deux et je t'ai appelé... Hé, Mitak, ça y est, je l'ai ouverte. À la tienne ! C'était bien sur les Juifs, au fond, ces interviews à toi ?...
— À la tienne ! — Je raccrochai et me couvris la tête. Plus rien ne pouvait désormais empêcher mon troupeau de gambader à sa guise. Les Juifs ashkénazes et la Saint-Georges. J'ai toujours cru que Petar faisait le lien. Elle, sa tante, est intéressante... Publie des études intéressantes... Il me faut un congé... Oui, oui. Qui va signer lundi... Un arrêt maladie. Oui... Les Juifs ashkénazes... Mmmmm... Oui. Ça peut aussi être des jours de repos. Mardi... mmm... possible.
2.
Mardi, il n'arrivait de Munich qu'un seul avion. Terminal 2. 19 h 15. Petar peut toujours courir. Tout était en ordre. Sauf le retard. On annonça d'abord un retard de 60 minutes, et tout me semblait encore dans le cadre de la normale. Non que je mette des cadres au bord de la normale. La normale n'est pas un tableau, n'est-ce pas ? Ensuite, quand je vis 20 h 40 sur le panneau, je sus déjà que les choses s'arrangeaient exactement comme Petar les avait vues. Peut-être son don de prophétie redoublait-il quand il ouvrait une bière avec un combiné de téléphone. Il doit se déconcentrer et commencer à voir des événements de l'avenir... Et si ça marchait aussi pour le loto ? Il faut que je l'appelle...
À 23 h 45, la tante apparut et me reconnut aussitôt. Elle me fit un large sourire, me serra dans ses bras et m'embrassa sur les deux joues. Manières à la française. La tante de Petar passait une grande partie de son temps à Paris. Le reste du temps, elle venait apparemment de Munich par les airs pour s'enfoncer dans le Balkan. Et moi, où donc étais-je parti ? Mais après avoir réexaminé mes objectifs à court terme et constaté qu'il n'y avait pas grand-chose à examiner, je m'étais dirigé d'humeur gaillarde vers l'aéroport. Non que ce fût un but, mais cela ressemblait à un point de départ. C'est du moins ainsi qu'on l'avait conçu, non ? « Arrivées » — « Départs »
« Ça y est », pensai-je. « Un nouveau départ. Quelque chose de différent... »
— Mitko, bonjour ! — je ne me rappelais pas si, lors de notre unique rencontre deux ans plus tôt chez lui, nous étions passés au tutoiement, mais elle, visiblement, s'en souvenait.
— Bonjour, Ania ! — répondis-je dans la manche de sa robe, toujours dans l'étreinte des mœurs françaises.
— Tu as attendu longtemps ? Les plans se sont un peu embrouillés, mais je propose quand même qu'on ne reste pas à Sofia cette nuit ?
— Eh bien — refroidis-je son enthousiasme. Au monastère, on n'accueille les hôtes que jusqu'à 17 h 00. J'ai appelé aujourd'hui...
— J'ai vérifié aussi. On trouvera bien un petit hôtel à Yablanitsa. Restons le moins possible à Sofia, je propose. — Les paroles d'Ania Popoff me plongèrent dans un ravissement total. Mais pas leur sens. J'ai toujours envié les gens capables d'exprimer un ordre par de simples phrases déclaratives...
— D'accord — fis-je avec un large sourire. Yablanitsa ? Pourquoi pas ? — montrai-je mon talent pour acquiescer par des questions. ...
Mon break Volvo bleu de 26 ans nous accueillit, imperturbable, sur le parking. Je le considérais comme un animal de compagnie. J'aimais en prendre soin et je croyais au lien indissoluble entre la voiture d'un homme et l'homme lui-même, de même que je croyais qu'il y a quelque chose de romantique dans toutes les aventures qui peuvent leur arriver sur la route, dans les garages, dans les stations-service ou tout simplement sur le parking d'un aéroport. Enfantillages... Ces derniers temps, ma Volvo et moi en avions pas mal bavé. J'étais allé dans un garage spécialisé faire changer le pot, le second pot et le tuyau d'échappement. Quand j'ai récupéré la voiture, tout semblait en ordre, mais après quelques jours pendant lesquels j'entendais un bruit différent et inquiétant à chaque coup d'accélérateur, je me suis penché pour voir comment ils avaient fait le travail et d'où venait ce changement de bruit. En mieux, ou bien... ? Je ne fus pas content de ce que je vis. Et j'y étais allé sur recommandation... Le nouveau pot avait été soudé à un tuyau plus étroit, qui, visiblement à cause de son diamètre plus petit, ne pouvait pas bien s'occuper des gaz d'échappement. Et même s'il l'avait pu, ma Volvo n'avait pas été conçue pour avoir un tuyau étroit à cet endroit, et elle n'en aurait pas ! Bon. Ce n'est peut-être pas ici la place de ce récit, mais je n'ai pas pu me taire. Un tuyau plus étroit... Bande de minables... J'ai encore envie de vous parler de ma Volvo, mais, d'une façon ou d'une autre, la soirée avançait. Ainsi donc, mon animal de compagnie à hayon ne protesta guère, ni quand tante Ania se laissa tomber sur le siège avant à côté du conducteur, ni quand je déposai dans le coffre la valise de trente kilos, le matériel photo, le sac de voyage et les deux bagages à main. Avec une patience scandinave et de bonne humeur, ma Volvo accepta tout ce qui était nouveau et inconnu et ronronna, satisfaite, vers la sortie de la ville.
3.
— Mitko, tu t'es marié entre-temps, mon garçon ? Qu'est-elle devenue, cette gentille fille dont je me souviens encore ? Où est-elle maintenant ? Vous êtes ensemble ? — je n'avais aucun souvenir non plus du tact de tante Ania, et je compris enfin pourquoi ce souvenir me manquait.
— Elle est en France depuis plus d'un an, répondis-je, imperturbable, en plissant les yeux sur la route déserte. Je faisais très attention à ne couper la route à aucune voiture, bien que nous fussions parfaitement seuls sur l'autoroute.
— On voyage beaucoup de nos jours, conclut tante Ania. Je ne me souviens même plus pourquoi il le faut. C'est un peu comme se brosser les dents le matin, ou repasser. On ne sait pas pourquoi on le fait ni qui nous l'a appris, mais c'est si bien tissé dans la vie qu'il ne nous vient même pas à l'idée d'y renoncer.
— Moi aussi, je voyage beaucoup… glissai-je.
— Oui, bon, mais ce ne serait pas mal d'essayer aussi un brin de vie commune avec quelqu'un. Comme ça, pour l'expérience, ajouta tante Ania, comme si, toute l'année écoulée, elle avait lu dans les pensées de ma mère, ou du moins comme si elles entretenaient depuis longtemps une correspondance assidue. Une lettre le matin et une le soir — plus longue, plus détaillée. Suivit un résumé d'une quinzaine de minutes sur les principaux avantages du mariage, la force de l'amour, le changement de caractère qui survient quand une personne vit avec une autre. Je savais que tante Ania vivait seule depuis plus de vingt ans, et j'écoutais avec curiosité.
— Je n'ai rien contre ce genre de chose. Quand il y aura quelqu'un en face, je le ferai aussi, et j'appuyai un peu plus fort sur l'accélérateur. Visiblement, le sujet me pressait d'arriver au bout de notre voyage tardif. Et tante Ania, pour finir, sortit tranquillement une moitié de pomme de sa poche et mordit dedans d'un air pensif :
— Dis donc, qu'il fait noir sur ces routes…
Yablanitsa nous accueillit sans honneurs superflus. L'hôtel était neuf, rutilant, avec une réception ouverte 24 heures sur 24. Après avoir pris nos clés auprès d'une réceptionniste étrangement aimable pour cette heure de la nuit, tante Ania et moi gagnâmes nos chambres. Vous pourriez croire que nous avancions mollement dans les couloirs… pas du tout. Il y avait dans le hall quelque chose de comique, et je commençai à soupçonner que c'était moi. Tante Ania remorquait sa valise et, filant à toute allure vers la porte en inox de l'ascenseur, me parlait par-dessus l'épaule : « Ces hôtels me paraissent bien étranges. Et pourtant, ce sont d'excellentes bases de départ et d'arrivée. Ils font toujours un bon camp de base, tu verras…, même si cette fois le vrai camp de base, ce sera le monastère… », tandis que je trottinais derrière elle, hors d'haleine, avec ses deux sacs, mon fourre-tout, le matériel photo et la clé de la chambre serrée au coin des lèvres, grognant en réponse ou parvenant à placer « euh », « mouais », « ben », « hum » et « mm-hm ». Je m'étonnai des résultats dissyllabiques auxquels pouvaient mener les 19 années d'études que j'avais derrière moi. Oui. Voilà tout. Du cours préparatoire au début de mon doctorat. Ce n'était pas prometteur. 5 interjections. Si je continuais à ce rythme, je n'aurais pas le temps d'atteindre les mots de quatre syllabes avant la retraite. Et pour y glisser un peu de sens ? Quand donc ? Je n'avais plus envie de penser dans cette direction. Ce n'était pas prometteur… Heureusement, la clé que je serrais entre mes lèvres me fournissait une certaine excuse. Seulement, je savais bien qu'on ne pouvait rien attendre de plus de moi, même sans la clé.
Tante Ania entra dans sa chambre et ferma la porte sans se retourner ni prononcer un mot de plus. Dix minutes après que je me fus retiré, satisfait, derrière ma porte close, quelqu'un frappa sonorement. Je n'avais aucun doute sur qui j'allais voir l'instant d'après. J'ouvris à deux verres et à une bouteille, qui entrèrent triomphalement, entraînant à leur suite tante Ania en personne. Son visage exprimait la détermination inébranlable de verser une partie du contenu transparent de la bouteille dans les verres.
— Mitko, tu dors bien, mon garçon ? Prenons plutôt notre somnifère, des fois que les lits de l'hôtel ne nous supportent pas…
Tante Ania versa une centaine de grammes dans chacun des verres à eau qu'elle avait trouvés dans sa chambre. L'odeur m'apprit que j'avais de la vodka en face de moi. Si je buvais maintenant cent ou deux cents grammes de vodka, je ne verrais aucun monastère le lendemain. Je dormirais jusqu'à midi et traînerais au lit jusqu'en fin d'après-midi. Je me sentais bien trop fatigué, et puis la conversation sur le mariage m'avait mis le moral au-dessous de zéro.
— Je vais refuser, merci quand même.
Tante Ania posa un verre sur la petite table, leva l'autre, le reposa vide et, me regardant, trancha :
— En plus, tu vis de façon malsaine. Ce n'est pas bien. Bonne nuit, mon garçon. Elle tourna les talons sans plus d'explications. Je contemplai un moment la porte refermée derrière elle et me tournai vers la fenêtre. C'est alors que je compris. Tante Ania ne voulait pas que je boive. Ni que je ne boive pas. Elle ne pouvait pas boire seule. Mais elle ne pouvait pas non plus ne pas boire son verre. Comment diable s'en sortait-elle tous les autres soirs de sa vie, quand ma modeste personne n'était pas dans les parages ? J'y réfléchirais plus tard. Il était déjà clair que Petar avait les gènes de la famille en abondance, mais je venais de m'assurer que les autres n'étaient pas en reste.
La dernière chose dont je me souvienne de cette journée, c'est la pensée d'ôter mon pantalon se retirant dans le néant, vaincue par la force de la raison : « Je l'enlèverai demain matin, avant la douche »… Et puis plus rien. Ce n'est que lorsque la fenêtre s'éclaircit que je revins à cette pensée et me dirigeai vers la salle de bains, passant en revue la soirée de la veille et le trajet à venir jusqu'au monastère. Quels étaient au juste les projets ? Il était temps de demander.
Je descendis au rez-de-chaussée de l'hôtel. Je pivotai en me grattant, adressai un signe de tête à la réception et me laissai porter par les vagues de l'odeur de café jusqu'à la salle à manger ensoleillée, à l'entrée de laquelle était fièrement écrit « Restaurant », avec une petite plaque à 4 étoiles. Visiblement, quelqu'un avait laissé ses enfants dessiner un ciel étoilé. Tante Ania n'était visible nulle part.
Le café était au moins quatre étoiles. Je le sirotais bruyamment avec un plaisir non dissimulé, à 24 watts, basses renforcées. Ça fit son effet. Au vent qui se leva dans mon dos, je compris qu'elle allait fondre sur le restaurant aux quatre étoiles du dessin d'enfant. Et la voici :
— Bonjour, mon garçon ! Tu as bien dormi ?
Thermos, appareil photo, sac à dos confortable aux dimensions requises pour une randonnée de 20 jours, micro, gros carnet, deux livres et quelques feuilles volantes — tout cela s'abattit sur la table, à côté de la table et dessous. Sur la chaise en face de moi rayonna le sourire de tante Ania, qui me réchauffa plus encore que le café. Quelque chose me disait qu'aujourd'hui nous ne parlerions pas de mariages, de changements de caractère et autres garnitures sociales pour les heures de loisir.
— Mitko, ça ne t'intéresse pas de savoir où on va aujourd'hui ? Le café est frais ? C'était écrit quelle variété ils servent ? Où sont tes chaussures de montagne ? Tu as payé les chambres ? Qu'est-ce que c'est que ça…
Je cessai d'écouter et continuai à siroter, imperturbable, comme sous le brouhaha d'une foule bavarde :
— Ben oui. Ça m'intéresse quand même. Je suppose qu'on va dans un des villages proches, au pied du monastère. Dans combien de villages tu comptes aller ces jours-ci ? Et pourquoi au juste fallait-il que je vienne avec toi ? Mon intérêt pour la Saint-Georges n'est pas tout à fait ethnographique, il est plutôt culinaire… Où sont tes valises ? Tu as bien dormi ? Ça t'ennuie si je commande aussi un petit-déjeuner en plus du café…
Tante Ania s'était figée, bouche bée, et me regardait avec intérêt. Puis elle éclata d'un grand rire et ses yeux s'emplirent de vie.
Eh bien, comme c'est agréable d'être sur la même longueur d'onde, hein… Allez, mange maintenant. Je vais régler la note et prendre mes bagages. Je reviens dans une dizaine de minutes.
Je fis mine de me lever au milieu de ma énième gorgée, mais elle m'arrêta d'un sourire :
— C'est pendant le travail que j'aurai peut-être besoin d'aide. Pour porter les valises, ne t'inquiète pas.
Cela commençait à me plaire de plus en plus… Visiblement, aujourd'hui, les rôles étaient distribués autrement…
Je finis mon café, sautai le petit-déjeuner avec plaisir et trouvai ma compagne de route à la sortie de l'hôtel, prête aux exploits.
— Tu as entendu parler du village de Kossen ?
— C'est là qu'on va aujourd'hui ?
— Si Dieu le veut… En route, on ne sait jamais.
Je regardai la carte. Un tel fatalisme pour une distance de 14 kilomètres me parut exagéré. « Si Dieu le veut… ? Pour 14 kilomètres ? » Nous laissâmes la Volvo sur le parking de l'hôtel. Mon regard d'adieu ne la quitta pas jusqu'à ce que l'autocar tourne quelque part et dérobe mon animal de compagnie rétro à mes yeux assombris. À la descente du car brinquebalant, les chiens du village nous accueillirent par des aboiements dans la tonalité de « bienvenue majeur ». Nous regardâmes autour de nous un instant, mais aussitôt la préparation de ma compagne se fit sentir — chose qui me manquait à moi, l'excursionniste de ce voyage.
— Et maintenant, allons chez la mémé Galia. La maison doit être à deux minutes d'ici… On laissera la valise ici. Personne ne touchera à rien.
J'eus le temps de hocher la tête avant de m'élancer à sa poursuite. Elle marchait déjà d'un pas décidé devant moi. En moins de cinq minutes, nous ouvrions un petit portail vert dont le grincement remplaçait fort à propos la sonnette absente. Votre mémé Galia se précipitait déjà à notre rencontre :
— Allez, ma belle, on vous attend, on vous attend… Ha, soyez les bienvenus ! Oh, qu'il est beau, ma belle ! Alors c'est lui, ton neveu ? Il est plutôt, comment dire, un sacré gaillard ! Qu'il vive longtemps et en bonne santé !
— Ah, ça, c'est Mitko. C'est l'ami de Petar ! Mon fainéant à moi, impossible de le faire bouger de la ville.
Les deux femmes s'embrassèrent et nous nous dirigeâmes tous vers la petite maison basse, enjambant un peu de boue, quelques poules et des jouets d'enfants. Puis je remarquai aussi les enfants — sept ou huit garçons et une fille poursuivaient avec application dans la boue une brebis qui bêlait plaintivement, la langue déjà pendante, prête à se rendre aux caresses de ses petits poursuivants. Ça sentait à la fois les fleurs et l'herbe, la boue et les bêtes. Ça sentait le village. J'avais presque oublié cette odeur. Le léger arôme des kozounaks, les brioches de Pâques, complétait le tableau des odeurs au milieu duquel nous nous trouvions..
Le café nous attendait sur la petite table de la cuisine, servi avec beaucoup d'amour dans trois tasses de porcelaine dépareillées, sur une toile cirée grasse à grosses fleurs rouges. Je m'assis sur la chaise branlante et un sourire satisfait se répandit sur mon visage.
Je laissai passer en souriant les vingt minutes suivantes de bavardage préliminaire et poursuivis le sirotage entamé le matin. Puis la mémé Galia me fit sursauter. J'avais bu mon café et reposé la tasse quand elle tendit la main et, d'un geste vif, la retourna à l'envers. Elle sourit à son tour, continuant à bavarder tout en retournant aussi la tasse de tante Ania. Les deux femmes poursuivirent leur caquetage quelques minutes encore, après quoi s'installa un silence préparatoire. Les voix des enfants dans la cour ne faisaient que l'épaissir. La mémé Galia tendit la main vers les tasses. Elle retourna d'abord la mienne, l'examina quelques secondes avec un ennui professionnel et la recouvrit.
— Mitko, Mitkooo… Vous êtes tous pareils… Enfin bon… Je te le dis, mon petit, ou je me tais ?… Mais c'est là, c'est écrit. Pourquoi je te le cacherais. Toi, mon petit, tu vas faire un enfant. Tu le feras, mais tu le sauras pas. Et tu le verras pas. Il sera bien vivant, bien portant, mais toi tu sauras pas que t'as un fils. Eh, les hommes, c'est comme ça, mes filles, Ania… Mais ce garçon-là, si tu voyais pas dans le café comment il est, t'irais jamais penser qu'il est comme tous les autres…
— Tante Ania regardait par la petite fenêtre en faisant claquer sa langue. Puis elle soupira et se retourna. La mémé Galia s'était tue et les deux femmes me regardaient. Je clignai des yeux plusieurs fois et tentai de sourire. Je me rendis compte qu'il n'y avait pas de quoi et je m'abstins. Puis je me levai sans bruit, remontai mon pantalon d'un geste de rentre-la-chemise et m'éclipsai dans la cour. Je m'assis sur les marches et tendis l'oreille à la lecture suivante. À tante Ania échoyaient des voyages ; elle conduirait un grand bateau plein de fruits, mais elle le ferait chavirer et les fruits flotteraient sur une eau ensoleillée. Là, les choses étaient plus brumeuses. Remarquez, dans ma tasse aussi, la brume n'était pas mince. Je cessai d'écouter et songeai à ce que la gitane m'avait prédit. Ça ne me ressemblait pas. Je n'avais pas eu d'aventures de don Juan du genre « une nuit, c'est bien, et le matin, c'est l'heure de se quitter »… Étrange… Je balayai ça d'un geste intérieur. J'oubliai et souris. Les enfants avaient acculé la brebis dans un coin de la cour et lui nouaient des rubans bariolés. Au portail se tenaient deux hommes costauds, des plats à four dans les mains, et une jeune femme qui avait calé une bassine sur sa hanche.
Nous nous saluâmes en hâte. Ils passèrent devant moi, essoufflés par le poids de leur charge, entrèrent dans la maison et en ressortirent quelques instants plus tard en essuyant sur leurs vêtements leurs mains fraîchement lavées.
— Ha, bonjour, et soyez les bienvenus chez nous !
Je tendis la main et serrai celles de tout le monde, à la file. La jeune femme ne tendit pas la sienne. Elle salua seulement une fois encore, à voix basse. Je restai ainsi la main tendue, tout en écoutant Tsvetelin me remercier :
— Sans ton grand-père, on serait pas là aujourd'hui, faut que tu saches ! On sera reconnaissants jusqu'aux petits-enfants et aux arrière-petits-enfants, jusqu'à la tombe et au-delà de la tombe, faut que tu saches ! Eh ben, vous voilà enfin, hein ? Allez, entre, entre ! — Et sans la moindre cérémonie il m'appuya dans le dos de ses deux grandes mains et me poussa doucement vers la maison. En entrant avec un sourire gêné, je compris qu'on m'avait encore pris pour Petar.
— Je ne suis pas le neveu de tante Ania. Je suis son ami.
— Aaah, bon, c'est rien, c'est rien. Toi aussi on va te régaler, comment donc ? Tu sais bien comment le grand-père de ton ami il a coupé l'ulcère au pépé Iliya, ici même ? Direct au couteau, là-bas sur le pré. Quarante-sept. Au printemps, comme maintenant — c'est ce que disait mon grand-père. Il était couché là, près des moutons, et le grand-père de ton ami coupait, faisait sortir le sang, recoupait et recousait, et à la fin il a dit au pépé Iliya : « Allez, mon gars, dors maintenant. Tiens, un demi-kilo de rakia pour la santé et pour la bonne nuit. Et sache que si je t'avais pas taillé, d'ici une heure ou deux t'étais parti, et de la rakia t'en aurais plus jamais goûté… » Tsvetelin riait de toutes ses dents en racontant.
— Il avait dans les 27-28 ans, mon grand-père, à l'époque. Il s'est marié très tard, alors il avait pas encore d'enfants. C'est pour ça qu'il racontait qu'on serait restés à l'état de projet…
Nous nous étions rassis près des deux femmes et, d'un œil, j'observais le jeune Iliya, visiblement baptisé d'après son grand-père, et sa sœur préparer les abats d'agneau pour la farce.
— Nous autres chrétiens, on se divise pas. Bulgares, Tsiganes, Pomaks, même s'ils ont oublié ce qu'ils sont… On est tous pareils. Dommage qu'on ait pas de Turcs, ils seraient avec nous, eux aussi. Avec qui d'autre ? Avec leur patriarche ? Penses-tu. Eux aussi ils savent que le voisin compte plus, et l'ami, encore plus. Des gens, il y en a chez eux aussi. Tant qu'on est des gens… Peu importe ce qu'ils racontent à la télé. Laisse donc ces histoires. Quand ça touche au voisin et à l'ami, c'est toujours nous. Le patriarche et les politiciens sont loin. Et c'est tant mieux. Parce qu'il reste plus que des brebis folles qui jouent aux loups et qui s'entre-dévorent dans le poste. Elles se dévoreront, se dévoreront, et à la fin elles s'avaleront toutes seules… Qui les écoute ? Des fous, y en a plein, et c'est toujours les fous qu'on choisit pour les montrer le soir dans les émissions. Ils pourraient pas en mettre un normal, juste pour qu'on se rappelle qu'on est pas que de la folie qui se répand ? Avec ces gens-là, on va oublier ce que Levski a appris au peuple. Tu verras sa cachette demain — au monastère. Nous, chrétiens, on s'entend tous bien. Mais cette église-là, ça peut plus durer. Et qui c'est qui entre encore dans cet enfer chez notre Maxime ? Eh oui. Me regarde pas comme ça. Saint Georges va la brûler, pourvu qu'on lui fasse un bon kourban, un bon sacrifice, et il entendra et il comprendra.
— Et Maxime, où est-il maintenant ?
— Ah, il est au monastère. Mais je vais te dire. C'est pas qu'il est mauvais ou quoi. Il est jeune. Il va sans réfléchir et il m'écoute pas. Il fait que rire. Et il dit : « Arrête un peu, mémé Galiaaa ! Assez avec ta pierre. Les gens font que se moquer de toi — tu fais rien d'autre. » — voilà ce qu'il me dit. À chaque fois il me répond ça et il veut rien entendre. C'est encore un enfant, lui aussi. J'ai pas envie de lui en vouloir. C'est l'église qui est mauvaise, c'est pas que notre pope vaut rien. Et la pierre, je sais exactement où elle est. Je la vois en rêve une fois par semaine, et même plus souvent. Mais ils écoutent pas. Et à l'évêque de Lovetch aussi — le patron de Maxime — quand il viendra, à lui aussi je le dirai… Tsvetelin, arrête de rester assis, enfin ! Allez, sortez les plats…
Quelques minutes plus tard, nous défilâmes en procession vers la cour. Les plats en tête. Maria et Iliya portaient triomphalement deux plats plus petits, et le plus grand suivait dans les mains de Tsvetelin. Le sang gouttait encore des plats sur les dalles de l'escalier. Derrière eux, nous nous étions alignés en file indienne, moi et les deux femmes. Je n'avais pas entendu tante Ania parler depuis une demi-heure. À l'autre bout de la cour boueuse, les petits-enfants de la mémé Galia rangèrent les plats côte à côte devant le grand four en terre. Iliya et Tsvetelin entreprirent de l'allumer pendant que nous autres faisions la causette.
Demain matin, Mitko, quand on cassera la glaise, tout dedans sera fondant comme du beurre, me lança Tsvetelin avec un large sourire, tout en aidant à gâcher un peu de boue dans une bassine pour en sceller la porte du four en terre. Ils enfournèrent les trois plats et les hommes se mirent à plaquer de la boue autour d'une grosse pierre qui servait de porte.
— Tant que cette pierre est là, dans les fondations, sa liturgie vaut rien ! Et personne l'entendra, ni homme, ni Dieu, ni même un chien galeux, per-sonne ! Parce que c'est pas une liturgie, ça. La pierre la gâche dès que le petit Maxime entonne le tropaire. Tu vas me dire que c'est plutôt un symbole, cette pierre. Penses-tu, c'est une pierre blanche, toute bête. Grosse comme ça. Et rien de plus. Et je m'y suis pas accrochée pour qu'on me fasse des courbettes sur la grande voyante que je suis et tout ça. C'est pas fait pour ça, et ça se peut pas. Elle lui gâche ses cierges, elle lui gâche son chant, et elle gâche les gens. Et elle leur fait peur. Et ils s'enfuient.
— D'accord, mais d'où vient cette pierre, là, dans les fondations ?
Tante Ania observait, les poings sur les hanches, l'allumage du four en terre et ne regardait ni la mémé Galia ni personne. Mais elle écoutait attentivement.
— Alors… Voilà comment ça s'est passé, tout ça. Si elle est dans les fondations, alors tu comprends, ils l'ont murée là dès la construction. Elle est vieille, notre église. Et aussi vieille qu'elle est, aussi galeuse elle est depuis le début. À cause de la pierre… Bon, alors… Ils l'ont commencée, l'église, en mil huit cent et quelque. Personne savait exactement. Mais comme on est deux mille âmes, faut croire qu'on a encore droit à un pope. Et les baptêmes, alors ? Et les mariages dedans ? Doux Jésus, quand j'y pense… Rien n'est selon Dieu tant que cette maudite chose est en dessous. Moi, tous les miens, je les ai fait baptiser au monastère. Et les mariages, c'est là-bas que je les ferai, va pas croire. Et ce que je te dis… Ils l'ont bâtie avec de la pierre d'ici, du vallon sous le village, là où il est. Deux ans. En bas, dans le vallon, il devait y avoir quelque chose avant. Ou bien les païens égorgeaient et faisaient leurs vœux sur cette pierre, ou bien quelqu'un a été tué avec. Ou un Turc s'en est servi pour quelque chose de mauvais, ou peut-être aussi un chrétien. Pourquoi j'ai été dire ça du Turc. J'en sais rien. J'y comprends rien, à ces affaires de magie. J'y touche pas, moi. Rien que les rêves et le café pour moi. Mais la pierre, je la vois en rêve en plein jour. Elle est toute baignée de sang et on l'emporte pour la murer. Elle est chargée sur une charrette. Une charrette solide, grande. Du bois blanc, et deux bœufs blancs devant. Deux hommes la jettent sur le grand tas. Puis ils la lavent du sang séché, la posent dans le mur, et le maître maçon lui jette du mortier dessus, puis continue à empiler des pierres. Je le vois en rêve qui empile vers le haut. Il maçonne, il empile, il maçonne… Et je commence à voir les pierres au-dessus de la terre. Je le rêve tellement, Ania, que je les connais toutes, ces pierres, par la couleur et par la forme, celles sous la terre dans les fondations et celles au-dessus. Et c'est comme ça que je sais exactement où il l'a mise, le maître, le diable l'emporte. Allez, assez. Allez, Tsvetelin, arrête de plâtrer, qu'est-ce que tu fignoles. Ça suffit, laisse comme ça. Allez, on rentre, et vous les conduirez au monastère, puisqu'elle veut pas dormir ici, cette Ania, têtue comme une mule, une vraie bourrique, la sacrée. Allez, Ania, vous restez ? Eh, venir jusqu'ici et pas vouloir rester. Rien qu'une nuit, ma belle… Mais je vois que t'as décidé comme ça — toi, tu sais pourquoi.
4.
Cette nuit-là, je rêvai d'une vaste plaine. Nue. De l'herbe devant, de l'herbe derrière. D'un côté seulement, il y avait des buissons. Un sentier étroit serpentait le long d'eux, et un hérisson pressé y trottinait. L'espace d'un instant, il jeta un regard à l'Écrivain, qui écrivait, assis à une table dans son jardin – lequel me fit l'effet d'une petite oasis au milieu de la plaine. Les quelques arbres sur ses bords complétaient l'impression. L'Écrivain ne se tourna pas vers le hérisson. Ni vers moi. Le hérisson se concentra de nouveau sur son chemin. Le chemin s'achevait devant un lac paisible. Comme le jardin, ce lac avait été posé de façon tout à fait incongrue au milieu de la plaine nue. Et au milieu de la plaine trônaient des fouilles. Tout cela était cousu du fil blanc du sommeil. Même en rêve, je me sentis gêné par l'artifice du décor que mon inconscient avait entassé. Et je savais de quel livre venaient certaines des images. À l'intérieur des fouilles, j'avais disposé toutes sortes d'instruments. Des pinces, une pioche, quelques pelles, des feuilles de journal maintenues par une serviette blanche sale, une gourde d'eau renversée sur le côté. Mais je ne me servais d'aucun d'eux. Du bout des orteils, je tripotais une pierre dans les fondations du mur que l'on avait dégagé. Il paraissait antique et, logiquement, en ruine, plein de sinuosités, ployé sous le poids de la terre qui avançait au-delà de ses limites. La terre s'efforçait de le pousser encore un peu, de l'abattre et de se déverser au centre de l'espace que le mur protégeait d'elle. La terre voulait tout ensevelir de nouveau. Et la bataille semblait perdue. Le mur avait déjà capitulé. Je continuai à tripoter la pierre une éternité, jusqu'à ce qu'à un moment elle cède d'un côté et sorte de son lit. Je ne me baissai pas pour la ramasser. Je glissai mon pied sous un de ses bords et la délogeai pour de bon. Et le mur s'écroula. La terre de l'autre côté m'ensevelit jusqu'à la poitrine. Je me souviens d'être resté assis ainsi, la tête appuyée dans une paume, furieux de ma propre bêtise. Comment avais-je réussi à m'enterrer tout seul dans ces fouilles ? Qu'avais-je besoin de jouer avec cette pierre… Et les pierres du mur ? Comment ne m'avaient-elles pas écrasé ? Bah, c'est comme ça, en rêve… Plusieurs minutes encore après mon réveil, j'avais dans la bouche le goût de la poussière soulevée par la terre qui avait englouti le chantier. C'était une terre chaude, chauffée par le soleil. Sèche et jaune. Je me réveillai aussi avec la pensée très nette que le bleu n'existe pas. Cette pensée me sembla tout à fait dans le ton des images du rêve qui flottaient encore devant mes yeux. Pleinement convaincu de la véracité de mon constat sur le bleu, je m'extirpai de la cellule que l'on louait pour trois fois rien la nuit à toutes sortes de touristes rêveurs. À l'étage, il y avait une salle de bains modeste et propre. Je me brossai lentement les dents, puis me lavai le visage, et enfin le rêve replongea là d'où il était sorti.
Je descendis en traînant les pieds vers la petite cour. Tante Ania, assise sur un tabouret bas, finissait son café. En me voyant, elle dévissa le bouchon du thermos posé sur la table et versa du café fumant dans une seconde tasse.
— Nous avons eu une journée intéressante hier, n'est-ce pas, mon garçon ?
— Bonjour !
Je m'assis à mon tour sur un petit tabouret à côté de tante Ania. Je bus une gorgée de café et me sentis mieux. Le ciel bleu au-dessus de ma tête me laissa un peu perplexe… De toute évidence, il se moquait de ma découverte matinale…
La cour du monastère était déserte. Nous étions seuls, tante Ania et moi. À part nous, pas âme qui vive alentour.
— Tout le monde est à l'église maudite.
— Ah bon ? Si tôt ?
— Oui. Les gens s'y rassemblent déjà. Et les moines sont partis vers l'église il y a plus d'une heure. Ils attendent le métropolite.
— Tu sais quelque chose sur cette pierre ?
— C'est aussi pour elle que nous sommes ici.
Il me sembla que je commençais à y voir clair, puis je repoussai l'idée. Après tout, je n'avais toujours pas fini mon café. Impossible d'y voir clair avant de l'avoir fini. Je décidai donc, pour le moment, d'arrêter les questions.
Tante Ania regardait vers la sortie du monastère.
— Allez, préparons-nous, nous aussi.
L'église était à moins de deux kilomètres du monastère. De loin, elle avait l'air convenable, mais plus nous en approchions, plus ses vieux murs apparaissaient nettement. On voyait qu'elle avait au moins deux cents ans. D'un côté s'étaient alignées une vingtaine de personnes. Bien peu, quand on songeait au nombre d'habitants du village. De l'autre, près de l'entrée, une jeep était en train de se garer. Tous se dirigèrent vers la voiture arrêtée pour accueillir un ecclésiastique. Les révérences, baisers et autres rites d'usage commencèrent par le prêtre qui menait le petit groupe. À vrai dire, je m'attendais à voir s'extirper de la voiture quelque évêque bedonnant, mais à ma surprise, il en sortit un homme plutôt svelte, d'une soixantaine d'années tout au plus, du moins en apparence. La sévère soutane noire n'était ornée que de boutons noirs. Tante Ania pressa le pas à côté de moi. Je ne changeai pas d'allure et restai en arrière. Il était bien trop tôt pour moi pour un nouveau tableau surréaliste. Après avoir rêvé, m'être levé et avoir bu mon café, j'aurais préféré voir quelque chose de plus réel qu'un petit groupe de gens en rang d'oignons pour baiser la main de quelqu'un, fût-il un dignitaire de l'Église. En moi vivaient un agnostique, un athée, un anarchiste et que sais-je encore ; le chrétien orthodoxe ne s'était pas montré depuis longtemps. Je ralentis encore un peu le pas pour savourer la vision. Dans un petit vallon, tout contre une église séculaire, se jouait un morceau de la vie de ces gens, et je marchais vers eux sans avoir la moindre idée de pourquoi. Au moins, la montagne dans mon dos était magnifique. Rajeunie par le printemps. Je décidai que j'étais en pique-nique, et cela me fournit une sorte d'explication. Muni de cette explication toute neuve, je marchai d'un pas un peu plus assuré vers le théâtre des événements.
Le père Maxim trottinait derrière le métropolite, qui entrait déjà dans l'église. La petite colonne s'égrena à leur suite dans le sanctuaire. Tante Ania entra la dernière, après m'avoir lancé un bref regard, mais sans me faire signe. Elle se retourna et entra, me laissant prendre seul mes décisions. Eh bien… Je m'adossai à la jeep, restai ainsi quelques minutes, puis soupirai et entrai dans l'église. Je me signai le plus hypocritement du monde sur le seuil et regardai autour de moi dans la pénombre. Le métropolite se préparait déjà pour la liturgie. Les odeurs me firent tourner la tête et je m'appuyai contre un mur. Je me dis qu'un métropolite en chair et en os se déplaçant jusqu'à lui devait être une chose inouïe pour le père Maxim et sa petite église. Et pourtant, il n'avait réuni qu'une vingtaine de personnes… Puis l'atmosphère acheva de m'étourdir et toutes ces pensées cessèrent de m'occuper. La liturgie s'écoula lentement, comme un thé de l'après-midi avec des petits sablés chez la belle-mère. À la fin de la représentation, le métropolite Stefan et le père Maxim reprirent la tête de la procession pour sortir du sanctuaire. Moi, je traînais encore en dernier. Sur le pré devant l'église, grand-mère Galia était justement en train d'expliquer ses visions au prélat. Le père Maxim tentait de l'interrompre et expliquait d'un ton d'excuse :
— Grand-mère Galia voit et sait beaucoup de choses. Allons, grand-mère Galia, laisse-nous passer, il faut qu'on reparte au monastère maintenant.
— Ben repartez, ôtez juste la pierre. Rien d'autre qu'il faut. Et comme ça, un jour de fête, si ça se fait, pile pendant que le grand-père métropolite est là, ça serait le mieux. J'appelle Tsvételine et Ilia, en une heure ils te la sortent. Ça va pas vous retarder tant que ça. Et pour tout le monde ça sera mieux, écoute-moi donc à la fin, père Maxim. C'est pas un mensonge. C'est pas des inventions non plus. C'est pas de la folie. C'est la vérité. Ôtez-la, que ça redevienne saint ici. Grand-père métropolite, hé, écoute-moi. Tiens, toi aussi, Votre Seigneurie, t'as du chagrin que ce vaurien ait fouillé dans les tombes des gens, mais t'y as pas cru à l'époque et tu l'as pas chassé de l'église, hein ? Ben si tu t'étais donné un peu de peine, pour voir dès le début ce qu'il en était, ça t'irait mieux, au lieu que ce chagrin te ronge par en dedans maintenant.
Le métropolite Stefan se figea un instant. D'abord comme piqué, puis, se ressaisissant, il la regarda sans comprendre. Il prit grand-mère Galia par les épaules, lui sourit et monta dans la jeep.
Quelques minutes plus tard, il ne restait plus sur le pré que moi, tante Ania et la vieille femme. Nous traversâmes le pré à petits pas vers le sentier qui menait au rocher sur lequel reposait le monastère.
Une fois arrivé, je ne commis pas l'erreur d'entrer dans l'église. Je restai dans la petite cour, mais comme les tabourets et la table avaient disparu, je traînai debout, faisant les cent pas. Les deux femmes s'étaient engouffrées dans l'église dès notre arrivée au monastère.
Je décidai qu'il était grand temps de faire une excursion. J'allai à ma cellule, attrapai en vitesse deux gaufrettes et une bouteille d'eau et sortis en hâte. J'avais dans ma poche une carte des environs, que j'avais étudiée la veille au soir. Je me dirigeai d'un pas assuré vers une grotte voisine. Elle était proche, mais pas au point de ne pas faire un bon but pour une petite excursion. La beauté et les senteurs de la forêt chassèrent bientôt l'obscurité et l'encens de la liturgie à peine terminée. Après environ une heure de marche, je la trouvai. Au dos de la carte, il y avait des photos de la grotte. Elle était belle. Et grande. Je ne savais pas si elle était profonde. Il était seulement écrit que ses galeries mesuraient 3 025 m. Je fus tenté d'y pénétrer, mais ensuite, sagement, je sortis une gaufrette de ma poche et me mis à croquer. Assis tout au bord de l'entrée, je finis aussi la seconde gaufrette, bus une gorgée d'eau, puis m'installai plus confortablement dans l'herbe et m'endormis le plus tranquillement du monde. Je me réveillai frais et dispos et, de toute évidence, gelé. Le soleil déclinait déjà. Les ombres s'étaient allongées. Je repris le chemin du retour en reniflant et en maudissant ma somnolence.
À quelques centaines de mètres du monastère, j'entendis des voix. Je me dirigeai de leur côté et me retrouvai bientôt dans une prairie qui, à une extrémité, butait contre le rocher du monastère. Autour d'une grande table s'étaient installés les moines, le père Maxim, Ania, grand-mère Galia et une dizaine d'autres personnes. Le métropolite Stefan avait manifestement filé dans un nuage de poussière à bord de sa jeep poussiéreuse. Ça sentait l'agneau, les épices et le printemps. Que demander de plus ? Je saluai avec un large sourire et m'assis. Grand-mère Galia me montra un bout de la prairie :
— Là-bas, c'est le trou où Levski se cachait dans le temps. Mais maintenant, ce matin, ils ont descendu un autre agneau dedans et ils le font rôtir. Dis-leur, Mitko, c'est comme ça qu'on fait ? Puis elle eut un geste de la main et se referma en quelque sorte sur elle-même. La conversation autour de la table était animée et personne ne lui prêtait grande attention. Tous me saluèrent quand je m'assis, mais retournèrent presque aussitôt à leur conversation. Seuls les moines étaient plutôt silencieux, comme s'ils étaient gênés d'être à table avec des laïcs, d'autant plus qu'il y avait aussi des étrangers…
Je me levai et partis dans la direction que grand-mère Galia avait indiquée. L'odeur d'agneau s'intensifia. Je sentis que quelqu'un d'autre m'avait emboîté le pas et je regardai autour de moi. Deux des hommes me rattrapaient.
— On l'a mis ce matin, à quatre heures. Il doit être fondant, à l'heure qu'il est.
Nous arrivâmes à un trou rond, lui aussi recouvert d'une grosse pierre dont les bords étaient scellés à l'argile. Les hommes grattèrent l'argile déjà durcie et ouvrirent l'entrée du trou. Aussitôt se firent entendre des claquements de langue navrés. Je jetai un œil moi aussi. Au fond, à environ un mètre et demi, on voyait l'agneau mis le matin à rôtir à feu doux. On l'avait posé sur une vieille jante. Dans la jante couvaient encore quelques dernières braises. L'agneau était carbonisé et ressemblait plutôt à un morceau des braises mal consumées.
— Tss, tss, tss. On a mis trop de bois, ou on a trop tardé à le sortir ?…
Tante Ania jeta elle aussi un coup d'œil curieux par-dessus mon épaule.
— C'est ici que se trouvait la cachette de Levski ?
— Ici, ici…
Les hommes sortirent l'agneau trop cuit et l'emportèrent à l'écart. Je vis une autre petite table, sur laquelle ils le déposèrent avant de se mettre à délibérer. De la fosse montait une odeur de brûlé et de chaleur. Nous les suivîmes et les aidâmes à faire quelques portions.
— Goûtons-le quand même, bien qu'il soit fichu, ça se voit…
Nous nous rassîmes autour de la table, mais l'humeur était déjà retombée. Les gens mâchaient lentement l'agneau calciné et avalaient avec peine. Grand-mère Galia rongeait imperturbablement la portion noire dans son assiette et ne semblait plus éprouver le besoin d'expliquer la brûlure par la pierre maudite. Je goûtai moi aussi la viande, mais elle était terriblement coriace et croustillante. Je fis passer le goût avec un peu d'eau et tentai d'entamer un sujet quelconque en me tournant vers Ania. Elle n'était pourtant pas plus loquace que grand-mère Galia. L'atmosphère s'alourdissait de plus en plus, aussi proposai-je de rentrer au monastère. Ania Popoff accepta aussitôt. Grand-mère Galia se leva aussi, serra Ania dans ses bras, lui fit ses adieux, puis à moi, et s'en alla à petits pas vers le village. Nous prîmes congé des autres. Ania me souhaita bonne nuit en disant qu'elle allait préparer ses notes. Je la regardai, étonné. Des notes sur quoi ? Rien de bien remarquable ne s'était produit aujourd'hui du point de vue ethnographique, à mon avis.
— Pas du tout. En anthropologie orthodoxe, c'est ainsi que les choses se passent, sourit tante Ania, et elle disparut de ma vue.
« L'anthropologie orthodoxe », me répétai-je, pensif, en montant à ma chambre. Je me dis que je n'en avais jamais entendu parler jusque-là. « L'anthropologie orthodoxe, l'anthropologie orthodoxe, l'anthropologie ortho… » : ce soir-là, j'utilisai l'expression pour m'endormir, à la place des agneaux-mots du mince volume de Maxime le Confesseur.